QUARTETT – 1999

QUARTETT

d’après Laclos

PRÉSENTATION
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INTERVIEW DE PHILIPPE VINCENT

Propos recueillis par Anne-Caroline Jambaud

Le théâtre doit provoquer

Lyon Capitale : On vous présente facilement comme le metteur en scène qui incarne le renouveau du théâtre dans la région. Avez-vous le sentiment d’apporter quelque chose de différent dans le paysage théâtral lyonnais ?

Philippe Vincent : Je ne sais pas. Je sais simplement que les spectacles que j’aimerais voir n’existe pas ; J’ai donc de plus en plus de mal à aller au théâtre. Quand on travail longtemps dans une direction très précise, il y a des choses qu’on arrive plus à voir. J’ai jeté l’éponge ; depuis plusieurs années, j’ai mis une croix sur une certaine manière de faire du théâtre.
Je trouve que le théâtre est trop conditionné par le texte. Beaucoup de metteurs en scène font plus une explication de textes que de la mise en scène.
Je ne comprends pas comment on peut ignorer qu’il y a eu le Rock’n roll, le support surface ou la nouvelle vague.
On colle au texte alors qu’il faudrait raconter l’histoire du XXe siècle sous toutes ses formes, plastiques, musicales, etc. On n’est pas là pour mettre en valeur un patrimoine. Au théâtre , certains textes semblent créés par pur jouissance du passé. Il n’y a rien de plus horrible qu’un metteur en scène qui dit “ Oh vous savez, moi je n’ai rien fait : tout est dans le texte ! ”.

Ly. Cap. : Pensez-vous que le théâtre soit plus passéiste que les autres arts ?

Ph. Vin. : Certainement. Mais ce n’est pas un mal en soi. Il faut simplement savoir ce qu’on en fait de ce passé, comment on fait parler les cadavres. C’est tout le problème de la fidélité ou de la trahison à une œuvre. Je ne crois pas du tout au fait de “servir” un texte. C’est une notion qui m’est totalement étrangère. Non, il faut prendre un texte tel qu’il est, lui taper dessus, s’en moquer, et ne surtout pas lire entre les lignes les éventuelles intentions de l’auteur ou je ne sais quoi. On ne peut jamais être convaincu de l’explication pédagogique autour d’une œuvre. Quand on passe à l’épreuve du plateau, les commentaires doivent être bannis. Il faut faire exploser l’œuvre plutôt que la faire comprendre. Le théâtre a beaucoup plus à voir avec la musique et l’image qu’avec la littérature.

Ly. Cap. : Lorsque vous avez monté les bonnes, vous avez assuré de ne pas avoir lu le texte. C’est de la provocation ou de la fumisterie ?

Ph. Vin. : Ni l’un ni l’autre. Je ne crois pas que cela apporte quoi que ce soit de lire un texte. Je connaissais les bonnes sans l’avoir lu, parce que l’œuvre appartient au patrimoine collectif. J’ai bâti plein de choses de mise en scène avant d’avoir lu le texte. Je savais que j’allais diviser le texte en plusieurs tableaux, et mettre les oiseaux de Rimbaud chanté par Léo Ferré. Je savais ce que j’avais envie de raconter. Après, j’ai confronté mes idées au texte. Évidemment, on ne peut pas lui faire faire ce que l’on veut : un texte résiste. C’est un corps vivant, comme un comédien.

Ly. Cap. : Même si vous ne les lisez pas, vous vous frottez pourtant à des auteurs de marque, comme Eschyle, Shakespeare ou Müller…

Ph. Vin. : J’adore la littérature. Je suis admiratif devant l’écriture, peut-être parce que moi-même, je ne sais pas écrire. Mais l’admiration ne doit pas être un blocage ou une castration. Or, Je trouve que le théâtre a un sentiment de culpabilité et d’infériorité par rapport à la littérature.

Ly. Cap. : Depuis douze ans, Heiner Müller accompagne le parcours de votre compagnie. Même quand vous montez un Labiche, vous le farcissez de Müller. Pourquoi cette fascination pour l’auteur allemand ?

Ph. Vin. : Heiner Müller a vraiment compté dans ma manière d’aborder le théâtre, justement dans sa façon d’utiliser les textes des autres. Il m’a offert une ligne de conduite que j’ai cherchée pendant pas mal d’années, après m’être planté sur quelques spectacles. Bob Wilson a compté lui aussi ; J’ai vu sa mise en scène de Hamlet-Machine en 1987. Je n’avais rien compris au texte, j’ai encore moins compris la mise en scène. Je n’arrivais pas du tout à comprendre le cheminement du texte au spectacle. Je cherchais dans le texte où il avait pris ce qu’il nous montrait, et je ne le voyais pas. Sa source d’inspiration était ailleurs et du coup, la mise en scène n’expliquait pas le texte, elle le mettait en abîme … Jean Jourdheuil, dont j’ai vu depuis quinze ans presque tous les spectacles, m’a beaucoup influencé dans mon travail, même si cela ne se voit pas forcément dans mes mises en scène.

Ly. Cap. : Vous êtes en résidence à Vénissieux. Qu’est-ce que l’implantation d’une équipe artistique peut apporter à une ville dite de banlieue ?

Ph. Vin. : Tout dépend de la manière dont on fabrique les choses. On ne crée pas un spectacle de la même façon au centre de Lyon et à Vénissieux ; ici, le problème du public se pose de façon plus cruciale. Il faut arriver à travailler avec les gens du coin ; ne pas apparaître comme un O.V.N.I.. Je ne sais pas ce que le fait d’être là va apporter aux autres, mais à nous, ça nous oblige à changer. On va demander à des habitants de participer à Quartett. Rien n’est encore fait, mais nous devrions être une vingtaine sur scène. C’est important de construire le projet avec les gens d’ici ; il faut savoir se laisser influencer par l’environnement. Les salles de répétitions sont toujours ouvertes. D’une certaine façon, nous nous inspirons de ce que fait Stanislas Nordey au TGP de Saint-Denis. Mais nous avons nettement moins de moyens ! Si nous ne sommes pas soutenus davantage, on sera sûrement obligé de retourner faire ce qu’on faisait avant : un spectacle de temps en temps dans l’institution. Mais c’est dommage car on a ouvert un tas de choses comme des ateliers cinéma, on travaille sept jours sur sept ; on habite à Vénisseux depuis juillet on rencontre les gens… Si tu vas faire du théâtre en banlieue, c’est clair : créer un spectacle, ça ne suffit pas.

Ly. Cap. : Vous avez récemment joué le rôle de Charlie, président de région. Ça vous faisait délirer d’interpréter un clone de Charles Millon ?

Ph. Vin. :Ça me faisait marrer : c’est la première fois que j’étais embauché comme comédien dans un spectacle ! Surtout je trouve que c’est bien de provoquer ; ça appelle le débat, la réponse. Il faut toujours qu’il y en ait un qui lance la première pierre. Après, on te renvoie autre chose dans le dialogue ou la confrontation. Si le rôle du théâtre est encore dans quelque chose, c’est dans la provocation de débats. Il faut balancer le pavé dans la mare !

Ly. Cap. : Vous êtes d’origine stéphanoise. Quelle relation gardé vous avec Saint-Etienne ?

Ph. Vin. : J’ai gardé des liens, mais on ne peut pas travailler dans le vide. Deux dates dans une tournée, ce n’est pas suffisant. On a faim ! Il y a vraiment des choses qu’on veut fabriquer. On a essayé quelque chose d’important en investissant une friche pour “Toto…” ; mais on ne peut pas continuer à s’épuiser ! J’ai toujours envie de faire quelque chose là-bas, mais il faudrait une structure qui puisse accueillir le type de travail qu’on fait à Vénissieux.

DISTRIBUTION

CRÉATION LE 19 MARS 1999 AU THÉÂTRE DE VÉNISSIEUX

Textes : HEINER MÜLLER
Mise en scène : Philippe Vincent

Traduction : Jean Jourdheuil, Béatrice Perregaux
Collaboration artistique : Bertrand Saugier
Scénographie : Jean-Philippe Murgue
Costumes : Cathy Ray
Lumière : Hubert Arnaud
Musique : Daniel Brothier

Avec :
Yves Bressiant,
Claire Cathy,
Anne Ferret,
Jean-Claude Martin,
Anne Raymond,
Philippe Vincent.
Daniel Brothier
(saxophone),
Rémi Goutin (piano),
Nabil Bouhniche,
Abdelem hassan,
Sébastien Leborgne,
Fred Yongoro,
Ali Yoksul

Production :
Théâtre de Vénissieux, Scènes, Théâtre du Point du jour

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